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Lettre à Jérémie
de Vincent
 



Un accident de moto en rentrant de chez toi l'autre soir m'immobilise sur un lit d'hôpital. Heureusment le veilleur de nuit qui semble être de notre bord a compris dans quel désespoir j'étais. Il m'a proposé de t'écrire via le site de Pedro que tu consultes régulièrement. Lorsque je suis sorti de chez toi hier soir c'était pour ne plus y revenir.
Je t'ai dit que je voulais réfléchir sur ta proposition de m'héberger sous ton toit. J'étais perplexe car tu es encore instable ou plutôt volage ce qui nous oblige à nous protéger depuis 5 ans que nous sortons ensemble. Tu n'es pas encore décidé car tu veux tout garder et profiter longtemps encore de ton succès auprès des jeunes mecs qui te recherchent pour ton charme de tombeur. Je sais bien que l'âge passe vite et que tu crains de passer à côté d'occasions qui deviendront rares avec l'âge. Tu n'as pourtant que 26 ans et un long palmares que j'espérais suffisant pour te consacrer essentiellement à notre histoire, je déplore de ne pas te suffire.
Je préfère être seul, je me demande si mon accident n'est pas une aubaine. Je crois quej'étais tellement préoccupé que j'ai manqué d'attention et me suis pris un poteau en pleine figure. Le casque a évité l'irréversible mais je ne suis pas passé très loin la mort. Le chirurgien m'a annoncé qu'il faudrait me trépaner pour éviter la stagnation d'un oedème. De joyeux jours en perspective.
Je ne te dis pas où je suis pour le moment. Je ne veux pas que tu viennes. On m'a transporté en hélicoptère dans un grand hôpital pour me conduire dans un centre spécialisé. Je ne suis pas triste, au contraire une nouvelle vie s'ouvre devant moi. Ici les journées ne sont pas longues on est en chambre commune avec 5 barjots comme moi qui ont un peu forcé sur l'accélérateur. Même si je ne renie pas une grande tendresse pour toi, je prends conscience que ton influence m'est néfaste. Ici le je parle beaucoup et le physio qui va me rééduquer est venu se présenter aujourd'hui pour préparer un programme de rééducation après l'opération, on s'entend bien et il me redonne le gout de vivre. Mais j'en ai trop dit je ne veux plus te voir.
Vincent
 

 

Lettre ouverte
à un ami hétéromosexuel
de Alexandre Delmar
http://www.alexandredelmar.com/



"Il n'y avait pas d'anormaux
quand l'homosexualité était la norme."
Marcel PROUST

 


Mon ami,

J'essaie de me mettre à ta place et j'imagine la détresse dans laquelle tu dois te trouver. Enfin, pas exactement... C'est quelque chose qui me dépasse totalement et malgré tous les efforts que je pourrais déployer, je ne serai jamais en mesure de te comprendre. Ce que tu vas essayer de faire est tellement inconcevable à mes yeux. Tu me connais, de toute manière, moi et mes opinions tranchées, moi et mon mauvais caractère. Tu ne dois pas être surpris de ma réaction. C'est peut-être pour ça que tu n'as pas osé m'en parler vendredi quand je t'ai eu au téléphone. Tu savais pertinemment que nous nous livrerions alors à une joute verbale dans laquelle aucun de nous deux ne ressortirait vainqueur. Nous serions restés solidement campés sur nos positions dans un match nul, à tous les sens du terme, qui nous aurait coûté une énergie bien trop précieuse.

Finalement, tu as été sage, mon ami. J'aurais pu dire "lâche", mais c'est le mot "sage" que je vais retenir. Tu as préféré attendre que ce soit ton copain qui m'annonce cette nouvelle que j'ai reçue comme une grande claque dans la gueule. J'ai eu mal pour toi, j'ai eu mal pour lui. Je me revois, le téléphone collé à mon oreille, en train de contempler l'obscurité à travers la fenêtre. Tout est devenu trouble, je n'y ai pas cru et je me suis mis à ressentir de la colère en comprenant qu'il me disait la vérité. Il était trop éffondré pour jouer la comédie de toute manière. Ce n'était pas de la colère contre toi, mais de la colère contre les contraintes sociales, la pression familiale, le dogme religieux... Je croyais qu'en rentrant dans un nouveau siècle, les hommes évolueraient, deviendraient tolérants et ouverts. Comme je me suis trompé. Je réalise maintenant que mes espérances n'étaient que de futiles illusions de jeunesse. Le mois dernier, un jeune homme a été brûlé vif dans le nord, parce qu'il était homosexuel. Aujourd'hui, tes parents te demandent de faire soigner ton homosexualité car pour eux, c'est évident : tu es malade et une maladie ça se guérit. Ton père est médecin, il sait forcément de quoi il parle. Tu as le choix : soit tu redeviens hétérosexuel, soit ils ne te regarderont plus jamais avec le même regard tendre. Et ça, c'est un truc qui te fout en l'air. La règle est fixée, simple, claire... cruelle.

Quand ton copain m'a dit que tu avais accepté de retourner chez eux pour suivre je ne sais quelle thérapie, j'ai compris que tu n'étais qu'une victime. J'aurais cru qu'à vingt-cinq ans, tes études terminées et la vie devant toi, tu aurais eu le courage de leur tenir tête pour vivre pleinement ce que tu es depuis toujours. Je ne te connais pas depuis longtemps mais je ne t'ai jamais vu malheureux, mon ami. Tu avais réussi à construire quelque chose avec ton copain : un an de relation ce n'est quand même pas rien. C'est quelque chose qui compte tout de même. Imagine son état lorsqu'il s'est dit qu'il avait été manipulé pendant toute une année. Tout ce temps consacré au quotidien à votre couple pour en arriver là.

Mais je veux juste te dire une chose, mon ami : ce n'est pas grave. L'hétérosexualité est de plus en plus tolérée de nos jours et je suis certain que tu parviendras à vivre heureux une fois que tu seras guéri. Car dans notre monde moderne on arrive très facilement à vivre son hétérosexualité, y compris dans des petits villages reculés. J'ai vu hier qu'une loi allait être proposée pour lutter contre toutes les discriminations. Tu vois, tu ne pourras même pas être victime d'hétérophobie à l'avenir. Comme les choses sont bien faites.  Vous aurez deux beaux enfants, un garçon et une fille. Vous les emmenerez dans votre joli Espace se promener dans un parc fleuri, et le dimanche vous vous rendrez tous les quatre à la messe pour écouter la parole divine. Vous y retrouverez tes parents, vous déjeunerez ensemble. Sacro-saint repas dominical. Quand tu rentreras chez toi, le soir, après une dure journée de labeur, tu savoureras un repos bien mérité en compagnie de ton épouse, de ta famille. Tu pourras même avoir un labrador si tu le souhaites, pour le regarder courir dans le jardin ou s'amuser avec les enfants. Dans d'autres circonstances tu lui aurais attaché un bandana autour du cou et tu te serais baladé avec lui dans les rues du centre. Mais pas là. Non, pas là. Le bandana pourrait être assimilé à un signe ostensible d'appartenance communautaire. Ce qui ne sera plus ton cas. Car tu seras enfin guéri de cette maladie que tu n'oseras plus nommer. Tu pourras alors tirer un trait sur ton passé en niant ce que tu es... ou peut-être essaieras-tu de venir en aide à de jeunes homosexuels, afin qu'eux aussi reviennent dans le droit chemin, dans la normalité.

Tu vois, mon ami, on peut vivre une vie d'hétérosexuel en étant comblé. Que de rebondissements et d'émotions au quotidien ! En tout cas, sache que ton hétérosexualité ne change rien à l'amitié que nous te portons. Nous ne te rejetterons pas et t'accepterons comme tu es. Ca ne sera pas facile pour nous, mais je pense que c'est à ce genre de chose que l'on reconnaît vraiment les gens qui nous aiment : au simple fait qu'ils acceptent nos différences et ne nous obligent pas à changer et à lutter contre notre nature.

Ah oui, j'allais oublier de te dire quelque chose qui est fondamental et qui a au moins le mérite de n'être ni une métaphore, ni une antiphrase, ni aucune autre figure de style ironique... Simplement d'être un parler franc et direct qui me caractérise habituellement : mon gars, tu déconnes à pleins tubes !
Alexandre Delmar


 

 
 

 
 

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